Littérature | Philosophie | Langues
Diane Chenaux, 2008 | Neuchâtel, NE
Ce travail explore les sagesses de l’Antiquité grecque et la culture populaire contemporaine à travers le prisme de la musique. En analysant les textes des chansons les plus écoutées, cette recherche vise à déterminer si les préceptes philosophiques d’Épicure, Platon, Aristote, des Stoïciens, des Cyniques ou des Sceptiques imprègnent encore notre conception du bonheur. L’étude révèle que, derrière le divertissement, la musique pop agit comme un miroir de nos quêtes existentielles, oscillant entre héritages anciens et nouvelles vulnérabilités.
Problématique
La question centrale est de savoir si la philosophie antique a laissé une empreinte, sur notre vision actuelle du bonheur. Nos chansons traduisent-elles des héritages philosophiques millénaires ou révèlent-elles une rupture, une nouvelle manière d’atteindre le bonheur ?
Méthodologie
La recherche repose sur un corpus de 30 morceaux les plus écoutés en Suisse sur la plateforme Deezer (choisie pour ses critères éthiques et son refus de l’IA). L’analyse qualitative s’appuie sur une grille thématique et émotionnelle structurée autour de neuf piliers de la philosophie grecque : rapport aux plaisirs, au temps, aux relations, à la mort, au désir, aux émotions, au contexte social, à une entité supérieure et à la recherche spirituelle.
Résultats
L’analyse démontre que la quête du bonheur reste centrale, mais qu’elle se cristallise majoritairement autour de l’amour romantique (19 chansons sur 30). Les courants antiques s’y manifestent de diverses manières :
• Stoïcisme : Des titres comme Flowers (Miley Cyrus) ou Apple (Charli XCX) illustrent une forme de « lâcher-prise » et de détachement vis-à-vis de ce qui ne dépend pas de nous.
• Platonisme : Dans Ordinary (Alex Warren) ou Hell N Back (Bakar), l’amour est perçu comme une force transcendante permettant de passer du monde sensible à un état supérieur, rappelant l’allégorie de la caverne.
• Épicurisme : La valeur de l’amitié et des liens communautaires comme socle de sécurité face à la mort est présente dans Pink Skies (Zach Bryan).
• Hédonisme : La recherche de plaisirs charnels immédiats domine des titres comme Make you mine (Madison Beer) ou Taste (Sabrina Carpenter).
Discussion
Le travail met en lumière une divergence fondamentale entre l’Antiquité et la Modernité : là où les Anciens prônaient un bonheur fondé sur la vertu, l’amitié et un travail intérieur stable, la culture pop actuelle place l’amour passionnel comme source unique — et souvent destructrice — du bonheur. Cette dépendance absolue à l’autre crée un équilibre fragile, où le malheur naît souvent de l’incapacité à se suffire à soi-même et à cultiver d’autres liens.
De plus, la musique remplit une fonction de catharsis, similaire à la tragédie grecque : elle permet à l’auditeur de purger ses propres passions en s’identifiant aux souffrances chantées. Enfin, l’étude souligne des dérives contemporaines, comme la tendance « That Girl », qui travestit la vertu aristotélicienne en une simple performance esthétique et productive dictée par les réseaux sociaux.
Conclusions
Bien que les époques diffèrent, la recherche du bonheur demeure un cheminement laborieux. Si les chansons populaires utilisent un langage plus sensible que théorique, elles prouvent que la philosophie n’est pas une discipline figée réservée à une élite, mais un outil vivant capable d’aider les individus à comprendre leur mal-être, à se sentir moins seuls et à réfléchir collectivement à un monde plus juste.
Appréciation de l’experte
Loïse Bilat
Dans un texte vif, Madame Diane Cheneaux nous invite à « penser et chanter le bonheur » à travers les voix des philosophies antiques et des chansons pop actuelles. En procédant par une analyse thématique et comparative solide, des motifs, des concepts et des enthymèmes sur le bonheur se révèlent communs à travers les siècles. Madame Cheneaux ancre six écoles philosophiques dans leur contexte et rappelle l’oralité qui les caractérisait, puis montre que les succès musicaux, loin de n’être qu’un divertissement commercial, sont autant de manières de mêler nos chœurs pour amoindrir nos souffrances.
Mention:
Or
Prix spécial «Understanding matters» décerné par l’Académie suisse des sciences humaines et sociales
Lycée Denis-de-Rougemont, Neuchâtel
Enseignante: Liliane Rod
