Design | Architecture | Arts
Alexandre Zufferey, 2008 | Neuchâtel, NE
Cette étude analyse trois pièces pour clavier de Jean Sébastien Bach du point de vue de la rhétorique musicale. Elle commence par étudier les liens entre musique et rhétorique à l’époque baroque et plus particulièrement l’emploi que Bach fait de ces théories dans ses œuvres. Ensuite, les trois pièces sont analysées à l’aide de la théorie détaillée en première partie. L’étude se conclut par une réflexion sur l’apport des analyses dans le jeu pianistique d’aujourd’hui.
Problématique
De nos jours la musique de Bach est souvent perçue comme peu expressive. Cette vision ne correspond cependant pas aux idéaux baroques d’expressivité théâtralisée, qui emploient la rhétorique pour susciter efficacement les passions, et ce également en musique. Il semblerait en outre que Bach ait employé cet art du discours d’une manière tout à fait originale, le conduisant à se créer un langage sonore personnel. Certains auteurs ont donc avancé que, le langage musical ayant évolué depuis sa composition, la musique de Bach serait aujourd’hui simplement mal comprise. Cependant, leurs travaux se basent essentiellement sur sa musique vocale. Il s’agit donc dans cette étude d’analyser de la musique pour clavier selon les mêmes principes afin de redécouvrir son contenu émotionnel.
Méthodologie
Les trois pièces analysées sont les fugues en ré majeur, fa dièse mineur et si mineur du premier livre du Clavier Bien Tempéré. Nous analysons les principaux motifs ainsi que leurs combinaisons. À chaque élément d’un motif est associé un contenu émotionnel, déterminé à l’aide de traités musicaux (essentiellement ceux de Johann Mattheson) ainsi que d’analyses modernes de ces traités. Pour les éléments spécifiques à Bach nous nous référons aux analyses d’Albert Schweitzer (Bach le musicien poète).
Résultats
Nous avons pu mettre en évidence de nombreux éléments caractéristiques à la fois du langage musical rhétorique baroque et de celui de Bach. Il s’agit essentiellement de figures musicales, véritables équivalents musicaux des mots et figures de style de la langue parlée. Plusieurs de ces éléments apparaissent également dans des contextes similaires dans la musique vocale, étayant la thèse d’un univers expressif cohérent. Par exemple, de nombreux motifs ascendants ont pu être reliés à la figure de l’anabase, permettant ainsi de leur attribuer une signification de manière plus formelle. De même, des motifs descendants ont pu être qualifiés de catabase. Chez Bach, c’est principalement le motif de séries de deux notes liées, expression de la douleur, qui nous est apparu. Nous avons même pu mettre en relief deux variantes en relief, soit « réaliste » et « idéalisée ». Dans la fugue en ré majeur, nous avons réussi à avancer une hypothèse plausible quant à la signification d’un motif de huit notes rapides à l’aide de la cantate profane BWV 206, présentant un motif similaire ; il s’agirait donc du motif du « tumulte ».
Discussion
Bien évidemment toute analyse musicale est sujette à discussion. En essayant de reconstituer le ressenti musical baroque, notamment, il est bien possible que nous ayons commis des erreurs d’interprétation. En effet, même en nous basant sur les sources les plus proches possibles de Bach, nous sommes limités aux impressions personnelles des auteurs, qui ne représentent qu’une faible partie des musiciens. De manière plus générale, il faut insister sur la part de subjectivité inhérente à tout art. En proposant une interprétation d’une œuvre, on exclut d’une certaine manière toutes les autres.
Conclusions
Au cours de cette étude, nous avons pu mettre en évidence la richesse des liens entre musique et rhétorique à l’époque baroque ; leur quasi-interdépendance se manifestant à chaque étape de la création argumentative ou musicale. Nous avons essentiellement tenté de démontrer le caractère hautement expressif de ces trois fugues tout en exhortant les pianistes actuels à se plonger dans le foisonnement esthétique baroque. En effet, bien plus que des affirmations, les interprétations que nous avons pu avancer constituent des pistes de réflexion, autant d’incitations à mener ses propres analyses et à se questionner sur le sens propre des œuvres tout comme sur celui qu’on souhaite leur donner.
Appréciation de l’expert
Hugo Lippens
M. Zufferey met en lumière avec une virtuosité rare les relations entre la rhétorique et la musique pour clavier de Jean Sébastien Bach. Il révèle notamment – grâce à des observations fines et à l’utilisation de sources théoriques pointues – la richesse créative de trois fugues notables du compositeur. Musicien lui-même, il ne s’arrête pas là et montre intelligemment la manière dont le jeu pianistique peut tirer profit de telles analyses. L’élégance de son expression écrite a en outre le grand mérite de rendre limpides des considérations pourtant complexes.
Mention:
Or
Prix spécial du Lucerne Festival
Lycée Denis-de-Rougemont, Neuchâtel
Enseignant: Christian Pointet
